Quand les femmes font barrage à la technoviolence

La technologie peut être employée afin de multiplier les menaces à l’égard des femmes. Voyeurisme numérique ou cyberharcèlement sont des exemples de banalisation de la violence à l’égard des femmes dans le cyberespace.

Autre fait inquiétant, des auteurs de violence conjugale maîtrisant la technologie vont jusqu’à se servir de logiciels espions et de systèmes de positionnement géographique (GPS) pour suivre et contrôler les déplacements de leurs victimes.

La mouvance masculiniste, aux rangs peu garnis mais fort actifs sur le Web, est un autre sujet de préoccupation. Ces antiféministes, au nom de la défense des droits des hommes et des pères, « font une campagne de désinformation et de propagande contre les services aux femmes et aux enfants violentés », rapporte Manon Monastesse, directrice de la Fédération des ressources d’hébergement pour femmes violentées et en difficulté du Québec. « Les individus membres de ces réseaux vont sur des forums et débarquent dans les événements des centres d’hébergement, apparemment dans l’objectif d’intimider et de harceler les femmes. »

Se réapproprier la technologie pour en finir avec la violence

Les technologies peuvent aussi servir à enrayer la violence à l’égard des femmes. « Plusieurs ressources sont mises à leur disposition sur le Web », rappelle Mme Monastesse. De manière plus proactive, les femmes peuvent se réapproprier les technologies afin d’inverser la tendance actuelle.

En Afrique du Sud, par exemple, des femmes victimes de violence acquièrent des compétences dans la réalisation de récits numériques, audio ou vidéo, pour partager leurs expériences. Comme l’a affirmé lors d’un récent passage à Montréal Amy Goodman, grosse pointure du journalisme alternatif nord-américain, « il n’y a rien de plus puissant que de permettre aux gens de parler pour eux-mêmes, de raconter leur propre histoire ». Pour Frédéric Dubois, chargé du projet Parole citoyenne à l’Office national du film, « ce n’est pas de la théorie, ni de l’idéologie, ni de l’interprétation : on part plutôt d’expériences personnelles pour faire bouger les choses. J’y vois personnellement un potentiel de changement social ».

Les femmes s’expriment au sujet de la violence à leur égard dans les forums, blogues et autres espaces de délibération virtuels traditionnellement dominés par les hommes. Elles font en sorte que la violence à l’égard des femmes et ses thématiques associées (crime d’honneur, viol, harcèlement sexuel, violence conjugale) ne soient plus tabous. « Il ne faut toutefois pas tomber dans le piège de voir les femmes comme un bloc monolithique, et que la perspective de certaines d’entre elles enterre celles des autres, plus marginalisées », soutient Nicole Nepton, édimestre et animatrice de Cybersolidaires.

Des initiatives qui fonctionnent

Les technologies émergentes ont aussi permis de lancer plusieurs initiatives de réappropriation à travers le monde. Dans l’État du Nouveau-Mexique, aux États-Unis, des procès virtuels sur la violence conjugale aident les juges de première instance ainsi que le personnel des tribunaux à en apprendre davantage sur cette problématique. Le site Internet du Centre d’éducation judiciaire de la capitale de cet État met en ligne des cas de jurisprudence afin que le pouvoir judiciaire puisse comparer ses décisions avec celles de ses collègues.

L’internet, bien employé, favorise le rapprochement de réseaux et d’organisations de femmes. C’est le cas de la campagne numérique Tech sans violence, qui a lieu annuellement du 25 novembre au 10 décembre. Initiée en 2006 par l’Association pour le progrès des communications, elle propose des actions afin de lutter contre la violence basée sur le genre. L’année dernière, des organisations féministes québécoises et des personnes dévouées ont mis la main à la pâte. « On avait tout ce que ça prenait ici au Québec pour faire la campagne en français de manière autonome. Le milieu féministe au Québec est très dynamique et fait déjà bon usage des technologies : pensons à Communautique, Cybersolidaires et au Studio XX, un centre féministe de ressources numériques situé à Montréal », explique Frédéric Dubois.

Cette année, Tech sans violence regorge d’actions. L’une d’elles est la soirée violence 2.0, un événement sous forme d’émission d’affaires publiques portant sur les aspects positifs et négatifs de la technologie en rapport à la violence à l’égard des femmes. « Ce qui compte pour nous, c’est de faire les liens entre les technologies que les gens utilisent et les violences faites aux femmes », explique Nicole Nepton. « On parle très peu de tout ceci alors que ces technologies font partie de nos vies. Ce que nous souhaitons surtout, c’est encourager les femmes à se les approprier », conclut-elle.

Par Valérie Fournier-L'Heureux

Article paru dans le mensuel Alternatives en novembre 2008.