Ce soir je me donne le droit de pleurer

Hier soir, après l'écoute des nouvelles de 18 heures, j'ai écrit un texte que j'ai envoyé à des amiEs et collègues. Vous le trouverez ci-dessous. Aujourd'hui, je tente de laisser l'indignation reprendre la place qu'occupe depuis hier soir la peine dans ma tête et mon coeur pour retrouver mes moyens, me mobiliser dans une action.

Solidairement

Odile Boisclair

Il est 20 heures. À 18 heures, lorsque je suis rentrée chez moi, j'ai appris la nouvelle des assassinats de "filles" et de femmes enseignantes ainsi que d'un adolescent. Sans compter les jeunes femmes blessées et les morts durant la fuite de l'assassin.

Il est 20 heures et je pleure. Je ne croyais jamais revivre ce moment... Je pleure avec les mères de ces filles-femmes et de ces garçons-hommes qui bloquaient la fuite du tueur.

Bien sûr, comme en 1989, on dira qu'il était fou. On dira que nous ne pouvons tirer aucune conclusion. On dira que les féministes récupèrent le drame à leur profit.

Et comme en 1989, je pleure, tu pleures, on pleure...

Et le déni de la vérité qui saute aux yeux...

J'essaie d'y faire face, même si je ne veux pas croire que tant de haine est possible.

Je pleure, tu pleures, on pleure...

Dans la tête. Chaque victime tuée d'une balle dans la tête. C'est que le fou sait viser. Il est fou, mais il sait où viser pour tuer.

Des armes disponibles, légales... Toujours on se demande pourquoi, comment...

Rien ne justifie le meurtre. Rien ne justifie qu'un être humain s'approprie le droit de vie ou de mort sur la vie d'un autre être humain.

Je pleure, tu pleures, on pleure...

À chaque 6 décembre je dis "plus jamais". C'est ma profession de foi politique et féministe. Et tous les autres jours, je travaille pour que plus jamais ça n'arrive, plus jamais. Je suis une militante professionnelle comme disent les chercheures.

Je dois avouer, ce soir, je n'en peux plus... Je suis inconsolable... Je pleure, tu pleures, on pleure...

Je pense aux proches des 14 femmes de 1989, à l'effet de cette nouvelle tuerie sur eux et elles. L'impact sur moi me parle de ce qu'ils et elles vivent ce soir et vivront demain. Je pense aux proches des victimes du jeune Allemand. Je pleure avec eux et elles...

Ce soir, je suis inconsolable. Je pleure aussi avec les femmes allemandes... Je sais ce qu'elles vivront.

Ce soir, inconsolable...

Demain, je poursuivrai ma tâche de travailler à changer les mentalités. J'espère en avoir la force. Je pleure tellement.

Je souhaite de tout mon coeur que les médias, cette fois, fassent leur travail "objectivement", c'est-à-dire en révélant et en analysant les raisons profondes qui permettent, finalement, que de telles tueries aient lieu.

Les hommes souffrent et manquent de soins dit-on. Peut-être. Allons voir pourquoi, dépassons le malaise individuel. Allons voir pourquoi ils souffrent seuls, mais collectivement, du fait que les femmes aient une place égale à la leur? Allons voir pourquoi ils ne veulent pas considérer les femmes comme des êtres humains à part entière, comme eux?

Et si on travaillait là-dessus?

La cause va au-delà de la souffrance individuelle. C'est beaucoup plus grave et la gravité du mal, on le voit, assassine... tue.

Toutes ces mortes, toutes ces blessées...

Jusqu'à quand allons nier que c'est socialement qu'il faut y rémédier? Toutes ces morts, elles nous regardent tous et toutes...

Protégeons les femmes. Apprenons aux hommes qu'ils ne peuvent impunément prendre la vie d'enfants, de femmes. Apprenons aux hommes qu'ils ne sont plus ni rois ni maîtres. Non seulement par la répression, mais en reconnaissant socialement que les femmes sont aussi importantes que les hommes. Et ça, ça passe par toutes sortes de chemins...

Ce soir, féministe et inconsolable, je me donne le droit de pleurer...