Québec - Dénoncer ou pas les agressions sexuelles?

DÉNONCEZ! Depuis quelques années, on entend fréquemment ce message destiné aux femmes ayant vécu une agression sexuelle. C’est logique car seulement 10%1 des agressions sexuelles sont dénoncées à la police. Bien sûr, il va aussi de soi que dénoncer cet acte de violence ne peut être que bénéfique pour ces femmes en tant qu’individu et, par ricochet, pour notre société. Mais en sommes-nous bien convaincus?

Aujourd’hui, le Centre d’aide et de lutte contre les agressions sexuelles (CALAS) de l’Outaouais dénonce cette légèreté, cette façon de dire à tout vent que dénoncer équivaut à la rédemption.

On dit aux femmes de dénoncer mais, en même temps, parmi les crimes contre la personne, l’agression sexuelle détient le triste record d’être le moins retenu par la police2. De plus, pour les femmes qui ont la  «chance» de voir leur plainte aller jusqu’au procès, c’est leur santé mentale qui est en péril. Pourquoi? La longueur! Imaginez une adolescente de 14 ans qui décide de porter plainte. Un an plus tard, sans nouvelle de l’enquêteur, elle l’appelle pour se faire répondre que c’est long parce que l’accusé ne retourne pas les appels! Choquant n’est-ce pas? Hé bien, cette jeune femme, maintenant âgée de 19 ans, arrive bientôt à l’étape du procès. CINQ ANS! Vous vous dites que c’est une exception. Hé bien non. Ce laps de temps devient de plus en plus la norme.

Mais il n’y a pas que le temps. Les femmes agressées sexuellement sont probablement les seules victimes pour lesquelles on ose appliquer parfois les mêmes tactiques d’entrevue que pour un suspect. Nos travailleuses ont déjà eu droit, lors d’une conversation avec un enquêteur, à l’étalage de ses stratégies pour faire sortir le chat du sac. Entres autres, il demande aux femmes de raconter l’agression en commençant par la fin; si elles hésitent, bingo, elles mentent! Ces femmes qui ont le courage de dénoncer sont souvent bombardées de questions mettant en doute leur témoignage. Saviez-vous qu’il arrive encore en 2009 que l’on demande à certaines survivantes de se soumettre au test du polygraphe? Hé oui, malheureusement, les préjugés persistent. Ceci étant dit, nous tenons tout de même à souligner que ce ne sont pas tous les enquêteurs qui agissent de la sorte. Heureusement, nous avons eu la chance de travailler avec des enquêteurs très respectueux et soutenants pour les femmes.

Dénoncez! En espérant que vous n’êtes pas l'une de ces femmes dont l’histoire d’agression ne déborde pas du moule étroit du système judiciaire. À titre d’exemple, un procureur a déjà avoué candidement à l'une de nos travailleuses qu’il refusait systématiquement tous les cas d’agression sexuelle impliquant la drogue du viol. L’étroitesse du moule vise aussi les femmes en tant que telles. Celles qui ont des problèmes de santé mentale, une déficience intellectuelle, un vécu d’abus de drogue ou de prostitution. Finalement, il y a aussi celles qui sont trop ou pas assez émotives.

Ce ne sont là que quelques exemples des embûches rencontrées par les femmes qui dénoncent. C’est pourquoi nous tenons à exprimer toute notre admiration pour ces femmes courageuses. Notre but n’est pas de décourager les femmes. Au contraire, certaines sortent gagnantes de ce processus. Or, en cette Journée d’action contre la violence faite aux femmes, le CALAS tient à dénoncer les lacunes du système judiciaire puisque nous rêvons de ce jour où toutes les femmes porteraient plainte suite à une agression sexuelle. Nous rêvons du jour ou elles vivraient ce processus sans se sentir déconcertées, humiliées, trahies.

Au CALAS, depuis plus de 30 ans, nous travaillons avec ces femmes. Avec elles, nous trouvons des moyens pour surmonter les conséquences laissées par l’agression sexuelle. Avec elles aussi, nous luttons pour mettre fin aux agressions sexuelles. Pour celles qui se trouvent devant le dilemme de dénoncer ou non, nous voulons qu’elles sachent que nous pouvons les aider à faire un choix éclairé et que nous pouvons les soutenir quelle que soit leur décision. Vous n’êtes pas seules!

Par ce premier communiqué, nous voulons informer et sensibiliser la population. Restez à l’affût car ce n’est que l’une des actions que nous entreprenons dans cette lutte pour qu’un jour nous soyons capables de crier haut et fort et sans arrière-pensée : DÉNONCEZ!

Comité Lutte du CALAS de l’Outaouais

Notes :
1- Orientations gouvernementales en matière d’agression sexuelle, 2001
2- Statistiques Canada, 2007