Montréal : Témoigner pour parler aux femmes…

par le Groupe d’entraide et d’action en violence conjugale de Femmes du monde à Côte-des-Neiges

Nous sommes des femmes membres du Groupe d’entraide et d’action en violence conjugale de Femmes du monde à Côte-des-Neiges. Nous sommes d’âge et d’origines différents, nées ou immigrées au Québec.

Bientôt nous irons commémorer le 6 décembre, journée de mémoire du massacre de la Polytechnique de Montréal, quand 14 étudiantes ont été tuées par un homme, armé de son fusil et de sa haine envers les femmes. Malheureusement, on a l’impression que le public reçoit encore le message que des cas si horribles appartiennent à des situations isolées ou à des personnes psychotiques. Nous aimerions qu’on n’oublie pas que c’est souvent dans le plus banal des quotidiens que la violence est présente, et que ce n’est pas un cas isolé, que ça arrive près de chez nous.

C’est pour cela que nous avons écrit ce qui suit, ensemble, après plusieurs rencontres de groupe. Nous voulons parler aux autres femmes, leur faire savoir que nous vous écoutons, que nous croyons en vous et que vous avez le droit aussi de parler et de dénoncer.

Nous avons été victimes de violence conjugale. Chacune de nous a été violentée de façon différente. Nous avons été exploitées. Nous avons reçu des coups. Nous avons été insultées. Nous avons été menacées de mort ainsi que nos enfants. Nous avons été sexuellement abusées. Nous avons vécu dans la peur et l’angoisse. Nous nous sommes senties totalement isolées, sans confiance, sans personne à qui parler, sans savoir quoi faire.

Nous avons été blessées dans nos corps, dans nos âmes, dans nos esprits par la violence. Nous avons fini par ne plus nous sentir de vraies personnes.

On ne savait pas que la violence psychologique faisait partie de la violence conjugale. C’est pour ça qu’il faut dire que la violence conjugale a différentes formes : elle peut être physique, émotive et psychologique, verbale, spirituelle, sexuelle ou économique. Il faut réaliser que de t’empêcher de sortir, c’est aussi un comportement menaçant. Tout comme t’empêcher de rencontrer d’autres personnes, t’isoler ou contrôler ton argent de poche.

La violence c’est vraiment une question de pouvoir et de contrôle.

C’est difficile de parler, de dénoncer. Si on parle, les autres disent : «Ce n’est pas possible! Il est si fin, si gentil!». On a toujours peur que ça nous retombe dessus, en nous renvoyant la culpabilité : «C’est ta faute! Pourquoi tu ne t’en vas pas?». Nous avons peur du jugement de la famille, des amis, qui ne sont pas toujours un soutien pour nous.

Même quand il s’agit des institutions, de la police, des professionnels, cette même question revient et le contrôle de l’abuseur semble se poursuivre avec le système, le gens ne te croient pas : «Pourquoi êtes-vous restée si longtemps avec lui?».

Faire face au système peut être difficile, très long et stressant, puisqu'il y a toujours des failles et les services ne s’adaptent pas aux besoins de chaque situation qui est en soi différente. C’est aussi frustrant car avoir justice n’est pas toujours possible. Ta vie en reste de toute façon complètement bouleversée.

Pourtant, lorsqu’on quitte le foyer familial, parfois on se fait blâmer : «Pourquoi t’es partie?». Le message étant que, pour le bien de toute la famille, tu devrais faire marche arrière. Souvent, on croit que rester c’est mieux pour les enfants. On ne veut pas les enlever à leur père, on veut qu’ils aiment leur père. Mais nous avons une grosse responsabilité sur le modèle qu’on offre à cette génération qui suit.

Dans d’autres occasions, si tu retournes chez lui, tu deviens une traîtresse pour tes proches, mais tu pensais qu’il allait changer!

Nos expériences sont diverses. Il y a une femme qui a quitté son pays pour échapper à son mari et qui est en attente de statut de réfugiée. Une autre attend ses papiers d’immigration, mais c’est le mari qui fait la demande de parrainage et elle a peur qu’il la renvoie dans son pays et qu’il garde leur enfant né ici au Canada. Une autre de nous ne peut plus travailler puisque sa santé a été complètement minée. Plusieurs vivent des situations dépressives ou ont de la difficulté à commencer leur journée. En général, on devient craintives face à l’humain et autour de nous, c’est difficile de partager notre vécu et nos sentiments.

Mais il faut aller de l’avant, car il n’y a pas d’autre choix. On est appelé à faire reculer cette négation des droits humains qu’est la violence conjugale.

Malgré tout ce qu’on vient de dire, le fait de dénoncer, de militer et même de se tenir debout à chaque jour dans notre quotidien, nous donnent de la force. Nous avons tous le droit de vivre heureux et en sécurité. Nous voulons dire aux femmes que ce n’est pas leur faute, qu'elles ne sont pas coupables, qu’elles n’ont pas provoqué cette situation mais qu’elles s’y sont retrouvées.

Nous sommes sorties de notre isolement. Ce groupe nous fait sentir privilégiées et on veut continuer à aider d’autres femmes pour que notre souffrance ait un sens, qu’elle puisse déboucher sur une implication sociale. Nous voulons dire à toutes les victimes que, malgré les ravages de la violence conjugale sur nos vies, il existe des possibilités de s’en sortir et il n’est jamais trop tard.

Page reliée : Les centres de femmes du Québec : un réseau pour contrer toute forme de violence faite aux femmes pour que ça cesse!