Se souvenir pour briser le silence

Plusieurs personnes se sont rassemblées aujourd'hui à la Place du 6 décembre afin de commémorer le souvenir des 14 victimes de la tuerie de l'Ecole Polytechnique, survenue le 6 décembre 1989. Cette journée-là, 14 jeunes étudiantes succombaient aux balles d'un tireur fou simplement parce qu'elles étaient des femmes. "Dix-huit ans plus tard, la violence envers les femmes n'a pas diminué au Québec. Cette situation n'est ni acceptable, ni tolérable. Il y a urgence d'agir!", de déclarer Michèle Asselin, présidente de la Fédération des femmes du Québec (FFQ).

En cette Journée nationale de commémoration et d'action contre la violence faite aux femmes, le mouvement des femmes interpelle les gouvernements provincial et fédéral afin que des mesures soient instaurées pour prévenir et lutter contre toutes les formes de violence envers les femmes. Il faut aussi se donner les moyens d'intervenir auprès de celles qui la subissent. Les groupes de femmes réclament :

1) Que l'Etat investisse 2,5 millions de dollars par année dans une vaste campagne de sensibilisation et d'action contre les violences envers les femmes, échelonnée sur dix ans.

"Il faut travailler en profondeur pour changer les comportements individuels, les préjugés, les relations inégalitaires. Nous devons convaincre toute la société québécoise du caractère criminel et intolérable des violences contre les femmes", d'expliquer Mme Asselin. Cette revendication a été réclamée lors de la Marche mondiale des femmes en l'an 2000 et réitérée à chaque année depuis. Elle a aussi été accompagnée d'une pétition déposée à l'Assemblée nationale et signée par 149 077 personnes, le 6 décembre 2004, par Amnistie internationale et la Fédération des femmes du Québec. A ce jour, les gouvernements n'ont pas encore répondu à l'approche globale revendiquée, se contentant de campagnes ciblées sporadiques.

2) Que le registre des armes à feu soit maintenu dans son intégralité.

Les statistiques ont démontré que le contrôle des armes à feu sauve des vies. Le nombre de décès, de blessures et de crimes avec armes à feu, particulièrement par carabine ou fusil de chasse, a significativement diminué depuis l'instauration du registre.

3) Que l'on mette fin à l'injustice en assurant aux maisons d'hébergement situées en territoires autochtones le même financement que celui accordé aux maisons d'hébergement dans le reste du Québec (les maisons d'hébergement dans les communautés autochtones reçoivent moins de la moitié (47%) du financement des autres maisons d'hébergement).

Avec peu ou pas de ressources, les femmes qui ont trouvé le courage de dénoncer la violence qu'elles subissent se retrouvent en danger, leurs enfants aussi. Depuis plus de cinq ans, l'organisme Femmes Autochtones du Québec réclame des actions pour abolir cette iniquité.

Source : Fédération des femmes du Québec, www.ffq.qc.ca; Femmes autochtones du Québec, www.faq-qnw.org; L'R des centres de femmes du Québec, www.rcentres.qc.ca; Regroupement provincial des maisons d'hébergement et de transition pour femmes victimes de violence conjugale, www.maisons-femmes.qc.ca


DÉCLARATION DU 6 DÉCEMBRE 2007
Journée de commémoration et d’action contre la violence envers les femmes

La violence faite aux femmes : brisons le mur du silence

Chaque 6 décembre est, pour nous, Jour du souvenir. Tout s'arrête, les images nous reviennent, et avec elles la colère et la force de poursuivre notre lutte. Nous portons le ruban blanc, et partout, au Québec, nous nous souvenons...

Ici au Québec, comme partout dans le monde, des femmes vivent quotidiennement avec la violence et la peur, cette peur qui paralyse et qui ronge l'intérieur à petit feu… La menace d'être violentée, harcelée ou agressée sexuellement plane sur toutes les femmes du simple fait qu'elles sont des femmes… Des femmes et des filles se font harceler, agresser, battre, même tuer… dans la noirceur et le silence de la rue ; dans le silence de leur foyer ; derrière les murs d'une maison bourgeoise ; au sein d'une famille apparemment unie ; au-dessus d'un berceau ou dans un repaire de motards... Le terrain est privé ou public. L’agresseur est un père, un grand-père, un mari ou un patron. Le tueur est seul ou non. Connu, remis en liberté ou encore introuvable.

Les manifestations de la violence sont parfois insidieuses, parfois très brutales, mais peu importe leur forme, elles font toujours mal.

Collectivement, témoins de ces gestes de violence commis à l'égard d'une inconnue, d'une adolescente, d'une amie, d'une collègue… nous gardons le silence… Témoins de ces gestes de violence commis à l'égard d'une Autochtone, d’une lesbienne, d’une prostituée ou d’une travailleuse du sexe, d’une femme handicapée, d’une femme psychiatrisée, d’une détenue, d’une femme immigrante, d’une aînée… nous gardons le silence… Lorsque nous entendons des paroles banalisant, perpétuant et alimentant la violence envers les femmes… nous gardons le silence…

Aujourd’hui, 6 décembre 2007, Journée de commémoration et d’action contre la violence faite aux femmes, nous prenons la parole, collectivement, pour briser ce silence.

Chaque journée amène ses histoires. Ainsi cette année, quelque 7 980 femmes et 5 450 enfants ont fui la violence et trouvé refuge dans une maison d’hébergement ; près de 7 800 femmes consultaient un Centre d’aide et de lutte contre les agressions à caractère sexuels (CALACS) ; près de 51 000 femmes frappaient à la porte d’un centre de femmes ; 18 700 femmes en détresse ou proches désirant leur venir en aide téléphonaient à la ligne S.O.S. violence conjugale. Sans compter toutes celles qui encaissaient les coups en silence…

Que faire ? Comment savoir ? Comment prévenir et empêcher cette violence contre des femmes perpétrée pour la seule raison qu’elles sont des femmes ? Comment briser le mur du silence ? Nous savons que le silence tue, et que les slogans seuls ne ressuscitent personne. Nous savons qu’il faut faire plus, passer de la conscience à l’action.

Se souvenir, pour agir…

La violence faite aux femmes ne doit être ni tolérée, ni acceptée. Nous croyons fermement qu’il est possible d’y mettre un terme.

Cette année encore, nous demandons au gouvernement du Québec de nous écouter. Lors de la Marche mondiale des femmes en l’an 2000, les Québécoises et les Québécois ont revendiqué de leur État qu’il finance une vaste campagne d’éducation sur la violence faite aux femmes étalée sur 10 ans, investissant 2,5 millions $ par an. Car nous sommes convaincues qu’il faut travailler en profondeur, à changer les comportements individuels, les préjugés, les relations inégalitaires… C’est toute la société québécoise qu’il faut convaincre du caractère criminel et intolérable des violences contre les femmes. Depuis 2000, à chaque 6 décembre, nous réitérons cette demande. Le 6 décembre 2004, Amnistie internationale et la Fédération des femmes du Québec se sont unis pour déposer à l’Assemblée nationale une pétition signée par plus de 149 000 personnes appuyant cette demande. À cette revendication fondamentale de la Marche mondiale des femmes, l’État n’a répondu que partiellement, se contentant de campagnes ciblées sans miser sur l’approche globale que nous proposons. Aujourd’hui, 6 décembre 2007, nous revenons donc à la charge et réitérons notre demande.

Le Québec et le Canada sont immenses et les femmes autochtones victimes de violence laissées seules à elles-mêmes. Les femmes autochtones de 25 à 44 ans sont 5 fois plus à risque de mourir sous les coups de la violence qu’une femme non autochtone. Dans le silence, des médias et de la société, les femmes autochtones sont victimes d’une violence raciste qui désagrège leurs communautés et les accable d’une double discrimination. Des femmes autochtones se font attaquer dans les rues pour le simple fait d’être femme et d’être autochtone. Au cours des 20 dernières années, on estime que plus de 1 000 femmes autochtones ont disparu ou ont été assassinées. Elles sont plus encore victimes du laxisme des services de police et du sous-financement des gouvernements pour des services nécessaires à leur protection et à celle de leurs enfants.

D'immenses territoires au Québec n'ont pas de services pour les femmes autochtones. Sans ressources adéquates, celles qui ont trouvé le courage de dénoncer la violence qu’elles subissent se retrouvent en danger et leurs enfants également. Comment peut-on justifier le fait qu’une maison d’hébergement pour femmes victimes de violence située dans une communauté autochtone reçoive 45% de moins en subvention que les autres maisons d'hébergement au Québec ? C'est une honte ! Depuis plus de cinq ans, Femmes Autochtones du Québec réclame des actions pour abolir cette iniquité. Les gouvernements du Québec et du Canada doivent cesser de se renvoyer la balle. Ils doivent augmenter le financement des maisons d'hébergement autochtones. C’est urgent ! Les femmes autochtones doivent trouver un refuge dans leur communauté pour elles et leurs enfants.

Cette année encore, nous interpellons aussi le gouvernement du Canada afin qu’il maintienne le registre des armes à feu. Les statistiques le prouvent, le contrôle des armes à feu sauve des vies, des vies de femmes. Le nombre de décès, de blessures et de crimes avec armes à feu, particulièrement par carabine ou fusil de chasse, a diminué significativement depuis l’instauration du registre.

Dans les campagnes, où les armes de chasse, les armes d’épaule, sont très présentes, des milliers de femmes vivent dans la peur et dans l’insécurité. Une recherche menée ces dernières années, en milieu rural, au Nouveau-Brunswick a mesuré l’impact qu’avait la présence d’armes au domicile pour les femmes victimes de violence conjugale. Selon le témoignage des femmes, 40 % des propriétaires n’avaient pas de permis de port d’armes et n’avaient pas fait enregistrer leur arme. La recherche a montré que les femmes étaient plus inquiètes pour leur sécurité, pour celle de leur conjoint, qu’elles hésitaient à quitter le conjoint ou même à demander de l’aide lorsque ce dernier avait une arme. Les femmes qui ont rapporté la présence d’armes à leur domicile ont indiqué que dans 50 % des cas, celles-ci n’étaient pas gardées sous clé. Au lieu d’éliminer le registre, nous demandons au gouvernement du Canada de continuer le travail pour voir le plus d’armes possibles enregistrées. Nous lui demandons de ne pas laisser les femmes seules à elles-mêmes. Ce n’est pas en embauchant plus de policiers qu’on augmentera leur sécurité. Même les associations de policiers prônent le maintien du registre. Monsieur Harper, nous vous demandons de conserver le registre des armes et d’en faire la promotion.

Des armes d’assaut et les chargeurs à grande capacité comme celles utilisées par Marc Lépine et par Kimveer Gill peuvent toujours être acquises légalement au Canada. Nous interpellons le gouvernement du Canada pour qu’il interdise l’utilisation de ces armes.

Nous interpellons aussi le gouvernement canadien pour qu’il utilise des moyens efficaces de prévenir la criminalité et pour offrir aux victimes des moyens efficaces de s’en sortir. Nous lui demandons de faire marche arrière sur les mesures législatives actuellement à l’agenda qui n’apporteront rien de plus à ce chapitre. Parmi elles, l’augmentation de l’âge du consentement sexuel, soi-disant pour protéger les jeunes contre les prédateurs sexuels. Malheureusement, le gouvernement prend, encore une fois, le mauvais moyen. On le sait l’agression sexuelle sur les jeunes est le plus souvent le fait de personnes connues, souvent même des membres de la famille. S’il existe des prédateurs inconnus qui invoquent le consentement sexuel des jeunes, ces cas sont bien peu nombreux. Hausser l’âge du consentement sexuel ne servira à rien pour prévenir l’inceste auquel de toute façon personne ne consent. Cette loi risque bien d’être inutile. Pire encore, il risque de criminaliser des jeunes hommes qui auront des relations amoureuses avec des adolescentes. Il risque aussi de laisser dans l’isolement des jeunes filles qui auraient besoin de consulter un médecin ou un intervenant en lien avec leur santé sexuelle. Nous ne voulons pas de mesures qui criminalisent nos fils et mettent la santé de nos filles en danger.

Nous demandons au gouvernement d’entendre nos voix. Que ce soit dans les groupes de base ou dans les associations provinciales ou nationales, les groupes de femmes se font les porte-voix des femmes dont la parole ne se rend pas jusque dans les parlements. Grâce à l’expérience sans cesse renouvelée auprès des femmes, nous pouvons le conseiller sur des mesures plus judicieuses, sur des mesures qui pourraient faire en sorte qu’il y ait moins de victimes, que celles qui sont violentées puissent plus facilement échapper à la violence. Or, en éliminant du mandat du Programme Promotion de la femme la possibilité de s’adresser aux divers paliers de gouvernement pour leur faire connaître la réalité des femmes et défendre leurs droits, le gouvernement nous limite dans notre capacité d’assumer ce mandat. Nous demandons au gouvernement de revenir en arrière et de rétablir le mandat de défense des droits du Programme Promotion de la femme.

Nous interpellerons les éluEs, les juges, les journalistes et la population pour qu’ils et elles soient vigilantEs à leur tour. À nos concitoyennes et concitoyens, nous demandons beaucoup plus que de l’argent. Nous vous demandons d’être là, de garder les yeux et les oreilles ouverts, de partager avec nous le devoir de vigilance, de briser le mur du silence. Les groupes qui viennent en aide aux femmes violentées ne pourront jamais à eux seuls suffire à la tâche.

Nous, ensemble, femmes et hommes, soyons vigilantEs. Soyons de plus en plus solidaires. Et surtout, surtout, brisons le mur du silence…

La violence faite aux femmes… plus jamais… never more… nunca mas…

6 décembre 2007

Michèle Asselin
Présidente, Fédération des femmes du Québec

France Bourgault
Porte-parole, L’R des centres de femmes du Québec

Ellen Gabriel
Présidente, Femmes autochtones du Québec

Louise Riendeau
Porte-parole, Regroupement provincial des maisons d’hébergement et de transition pour les femmes victimes de violence conjugale