J'avais 15 ans

par Marie-Neige Saint-Jean

Le 6 décembre 1989, j'avais 15 ans. J'habitais dans un petit appartement que je partageais avec une autre personne. Je travaillais à temps plein dans une usine de textile sur la rue Chabanel à Montréal. Il y avait toutes ces femmes le dos rond à coudre à toute vitesse toute la journée. Moi, je pressais des chemises avec un fer à vapeur. La patronne criait après moi plusieurs fois par jour pour me dire que je n'allais pas assez vite et que je lui faisais perdre de l'argent. La job était difficile, mais je ne savais pas à l'époque que c'était dû à de mauvaises conditions de travail.

Je me souviens d'avoir vu le massacre à la télévision au bulletin de nouvelles, après le travail. Cela m'a fait tellement peur. Je me souviens aussi avoir pensé que c'était une chance que je ne fréquentais pas un établissement scolaire. Il n'y avait pas de danger que cela m'arrive. Là où je travaillais, il n'y avait pratiquement que des femmes. Aucun homme n'est assez fou pour envier notre travail et pour venir dire qu'on prend sa place.

Je ne connaissais rien du féminisme. Je croyais que c'était un truc pour intellos et pour celles qui n'ont pas d'enfant ou qui ont réussi professionnellement ou économiquement.

Lorsque j'ai eu l'âge de travailler comme danseuse nue, j'ai enfin pu quitter les boulots à petits salaires, mais qui exigent une force et une endurance incroyable.

Le meilleur revenu que me procurait le travail du sexe m'a permis de retourner aux études. La première chose qui m'est venue à l'esprit lors de ma première journée d'école est le massacre de la Polytechnique. Ce gars avait tué 14 femmes car, selon lui, ces femmes prenaient trop de place. Sa place. J'ai alors réalisé ce qu'est le féminisme.

Cela peut être très risqué d'être une femme et de prendre une place égale partout comme les hommes. Apparemment, cela ne fait pas l'affaire de tout le monde. C'est un risque que j'ai décidé de prendre.

Chaque fois que je prend ma place à part égale dans la société et que je trouve cela difficile, je pense à 14 petits anges qui m'encouragent et me donnent la force de persévérer.